05/06/2016

Le RBI, cet horizon infini

"Les perdants, comme les autodidactes, ont toujours des connaissances plus vastes que les gagnants, pour gagner il faut savoir une seule chose et ne pas perdre de temps à les connaître toutes. Le plaisir de l'érudition est réservé aux perdants. Plus quelqu'un sait de choses, plus elles lui sont allées de travers. " Umberto Ecco

Aujourd'hui, en ce 5 juin 2016 historique, les perdant-e-s sont, comme attendu, dans le camp des défenseuses et défenseurs du RBI, ce projet idéaliste tant vampirisé de toute part, à gauche, à droite et au centre. Mais comme le souligne bien Ecco, les perdant-e-s ne sont pas les moins érudit-e-s et n'ont pas moins raison sur beaucoup de dérives de nos sociétés basées sur un idéal mortifère, à savoir un productivisme effréné et une valeur travail érigés en Dieux vivants.

Celles et ceux qui ont mené campagne ces derniers temps sur les réseaux sociaux, les stands et autres supports innovants, ne sont pas prêt-e-s à lâcher bien au contraire. Elles et ils ont expérimenté ce que cette 'civilisation du travail' a détruit ou contribue à détruire subrepticement dans leur existence et celle de leur proches, à coups de burn-out ou in, d'heures supplémentaires, de spectre du chômage, et d'autres avatars d'une vie ou les activités qui nous épanouissent sont considérées comme 'annexes'. Ces militant-e-s inconditionnel-le-s savent le prix d'une vie perdue à la gagner, sont conscient-e-s du peu d'avenir que propose le travail actuel et les assurances sociales qui lui sont liées. Sans pour autant abandonner la lutte pour de meilleures conditions de travail pour toutes et tous (travail décent, salaire minimum, interdiction des licenciements, meilleure couverture sociale, revenu maximum plafonné, etc.), ces inconditionnel-le-s du RBI continuent à penser que lutter avant tout et uniquement pour un "droit au travail pour toutes et tous" n'est pas l'horizon ultime auquel nos sociétés peuvent aspirer, même si cet horizon a pu être le moteur de nombreuses luttes indispensables aux avancées progressistes.

Mais les syndicats, les partis et autres institutions peinent toujours à comprendre cette aspiration à une autre organisation de nos sociétés, où les normes sociales ne seraient plus évaluées selon l'activité salariale des unes et des uns, mais bien sûr le fait de garantir à chacun-e la possibilité de trouver un sens à sa vie, à son activité, choisie à cet effet.

Tant la prégnance de ces valeurs (le travail est la seconde priorité après la famille pour nos concitoyen-ne-s) est ancrée dans nos mentalités, ces organisations n'arrivent pas encore à imaginer d'autres luttes et d'autres émancipations.
Le constat est clair, autant à gauche qu'à droite, les mobilisations contre le RBI ont été féroces et continueront à l'être. Même si la gauche se cache pour beaucoup derrière le discours des craintes vis-à-vis d'une attaque des assurances sociales (comme si la droite attendait le RBI pour s'y atteler), force est de constater que la crainte ultime de ces défenseuses et défenseurs d'un Etat à vocation totalitaire, est bien que ce dernier perde un peu de ses prérogatives, notamment celles visant à décréter qui a droit aux aides et qui ne les mérite pas, quelle activité mérite salaire et laquelle doit rester une activité bénévole annexe, non comptabilisée dans le PIB.
Un peu comme des parents qui préféreraient donner à leur descendance un héritage en petites tranches et sous conditions, basé sur le mérite, histoire de pouvoir toujours bien contrôler que sa progéniture ne devienne pas un de ces ersatz des anti travail, en marcel, le ventre bedonnant, mangeant son macdo devant la TV.image.jpeg

C'est à cette aune qu'on comprend que la césure entre droite et gauche sur cet objet n'est finalement que très ténue. C'est une preuve de plus qu'il ne suffit pas de se revendiquer de gauche pour défendre un idéal de société différent. Cela dit, heureusement qu'une bonne partie de cette gauche a malgré tout eu la lucidité de défendre ce RBI encore balbutiant, tout en mettant de nécessaires balises afin de garantir que ce dernier ne soit pas récupéré par les politiques d'austérité qui prennent toujours plus de place en Europe.
Une de ces balises est évidemment la garantie que le montant de ce RBI soit réellement suffisant pour vivre dignement peu importe où en Suisse, comme l'exigeait déjà en son temps André Gorz, sans devoir se salarier pour boucler les fins de mois. Surtout, la meilleure garantie reste que ce RBI puisse être introduit tout en bénéficiant des luttes sociales actuelles et à venir : un salaire minimum et maximum pour réduire les inégalités criantes dans le monde du travail, une critique frontale de la création monétaire pour que celle-ci ne soit plus du seul ressort des banques privées, un congé parental partagé entre hommes et femmes pour renverser les valeurs et redonner une vraie place à l'éducation et aux tâches du care, l'interdiction des licenciements, etc.

Pour mener ces luttes sociales à bien, nous comptons sur chaque personne qui a défendu avec son coeur et ses tripes ce RBI. Quant à celles et ceux que nous devons encore convaincre pour l'instauration du RBI dans les prochaines années, sachez que notre effort ne va pas baisser dans les périodes à venir: le résultat négatif de ce premier vote historique du 5 juin ne fait que nous ouvrir un horizon infini dans cette aspiration qui a tellement de sens pour nous, tant l'idée de proposer une autre façon de vivre, basée sur le droit de choisir son activité, ne peut que triompher un jour ou l'autre, si elle correspond aux désirs (parfois encore enfouis) d'une majorité d'humain-e!

03/05/2016

Le revenu de base (RBI), l'oisiveté et la jeunesse

Un argument récurrent des anti revenu de base inconditionnel (anti-RBI), est qu'un tel revenu encouragerait l'oisiveté de la jeunesse :

*N’encourageons donc surtout pas les jeunes à croire qu’on peut gagner de l’argent toute sa vie sans travailler.*

C'est un aspect central du débat. Les personnes qui voteront OUI au RBI le 5 juin pensent que perdre sa vie à la gagner, n'est pas une vie, qu'il y a autre chose pour fonder une société humaine, que tout ne peut être jaugé à l'aune de la productivité, que nos jeunes valent plus que cela !

Jamais, quoi qu'il arrive le 5 juin 2016, une initiative en Suisse ou ailleurs dans le monde (on exagère à peine), n'aura posé aux citoyen-ne-s des questions aussi fondamentales sur nos existences : quel monde voulons-nous, quelle société et avec quelles valeurs ?

motivation.jpgCelles prônées par le capitalisme triomphant, qui arrive à nous persuader que, jeunes ou vieux, "pour vivre il faut se tuer au travail, que tout se mérite et que l'on obtient rien sans rien", que seul le bâton et la carotte, les notes, les statistiques ou les moyennes permettent au "pays de tourner", aux "jeunes de se motiver" et à "l'économie de se développer" ?

Ou préférerons-nous les valeurs qui possèdent en elles les semences d'une vie différente, non plus aliénée au travail productif, mais aux activités qui épanouissent, car choisies, et qui tissent des liens entre les humain-e-s ?

Ce n'est en effet rien de moins qu'à cela que nous serons appelé-e-s à répondre, chacun-e, intimement, dans l'urne, le 5 juin prochain.

‪#‎OnVautMieuxQueCa‬

08/01/2016

Ensemble à Gauche présente 72 candidat-e-s aux élections communales à Lausanne

**JE VOTE ENSEMBLE À GAUCHE AUX ÉLECTIONS COMMUNALES 2016 DE LAUSANNE**

politique,vaud,lausanne,élections,ville,écologie,solidarité,intégration  

La coalition Ensemble à Gauche (PoP – solidaritéS – indépendant·e·s) lance une liste de 72 candidat·e·s pour les élections communales de Lausanne du 28 février 2015. Cette liste réunit 33 femmes et 39 hommes pour un engagement solidaire, populaire et écologiste. Nos futur·e·s élu·e·s feront ainsi entendre au Conseil communal une voix clairement ancrée à gauche et sans compromis.

Nous voulons constituer une véritable alternative à la politique néolibérale, et une politique ambitieuse de la Ville pour répondre aux besoins sociaux de la population. Partout où nous le pourrons, nous nous engagerons pour un changement radical de société sur des bases anticapitalistes, écologistes, démocratiques et féministes. Avec une forte représentation au Conseil communal, nous serons les portes-voix de celles et ceux qui résistent quotidiennementaux politiques néolibérales et xénophobes actuelles.

Nos 72 candidat·e·s, dont votre serviteur :

1. Buclin Hadrien, Chargé de cours UNIL, Le Jardin Potager, conseiller communal, solidaritéS

2. Crausaz Magali, Auxiliaire de santé en formation, Pro Natura, conseillère communale, PoP

3. Dupuis Johann, Chercheur Unil, Pro Vélo, Assoc. du Quartier du Vallon, conseiller communal

4. Hubler Alain, Maître d’enseignement professionnel, SUD-Service public, conseiller communal

5. Mottier Vincent, Maître socioprofessionnel, WWF, Orc’idée, conseiller communal, PoP

6. Oppikofer Pierre-Yves, Syndicaliste SSP, ASLOCA, conseiller communal, solidaritéS

7. Pain Johan, Retraité tl, Mobilité piétonne, ACIDUS, SEV, SAIP, conseiller communal, PoP

8. Payot David, Travailleur social AVIVO, OpreRrom, Jardins du Nord, conseiller communal, PoP

9.Resplendino Janine, Infirmière, Anc. présidente du Conseil communal, conseillère communale

10. Unal Ismail, Chauffeur transport handicap Vaud, ASLOCA, conseiller communale, PoP

11. Voutat Marlène, Secrétaire, Présidente Maison Quartier Sous-Gare, conseillère communale

12. Alabay Behram, Déménageur, ancien réfugié kurde, AVIVO

13. Aubert Alix, Médecin, solidaritéS

14. Auffret-Postel Tanguy, architecte, assistant EPFL, solidaritéS

15. Bakmaz Zelal, Animatrice, ITIF (Fédération des Ouvriers de Turquie en Suisse), PoP

16. Ballenegger Vivien, Etudiant en Histoire, solidaritéS

17. Borgatta Léo, Etudiant en Conservation-restauration à la Haute école d'art, solidaritéS

18. Calame Claude, Professeur honoraire Unil, SSP, SOS-Asile, solidaritéS

19. Cart Julien, Enseignant spécialisé, SSPRevenu de base, Président Emida International

20. Carvalhosa Barbosa Marlene, Chercheuse Sciences sociales, étudiante en droit, Collectif R

21. Conscience Marie-Aurore, Enseignante en Arts visuels, Collectif R

22. Conscience Pierre, Assistant-étudiant, Collectif R, SUD – EP, secrétaire de solidaritéS

23. Degirmenci Yusuf, Poète écrivain, Centre culturel kurde, PoP

24. Di Santo Gianluca, Gymnasien, solidaritéS

25. Dolivo Jean-Michel, Avocat, Député, solidaritéS

26. Evans Nadège, Enseignante école professionnelle, Commission femmes SSP

27. Fernandez Prieto Ivan, Enseignant primaire

28. Frund Anne-Gabrielle, Enseignante spécialisée, Sud, Jardin du Nord, Féminista, ASLOCA, PoP

29. Gay Aurélie, Apprentie dessinatrice en génie civil, solidaritéS

30. Godinat Alois, Enseignant HEAD, artiste, solidaritéS

31. Goy Lucie, Responsable billetterie, accueil et production

32. Graber Patrick, Réalisateur/producteur, Cinéma CityClub, Revenu de base (RBI), solidaritéS

33. Graf François, Photographe, solidaritéS

34. Graff Emmanuel, Assistant social, vidéaste, Association culturelle Romandie Ukraine

35. Hofner Marie-Claude, Médecin, solidaritéS

36. Jaquet-Berger Christiane, Journaliste, Présidente AVIVO, Députée, PoP

37. Kilic Mustafa, Intendant Fraternité, Sud, Fondation Nesin, PoP

38. Klouche Younes, Photographe, assistant ECAL, solidaritéS

39. Kocher Girinshuti Maïla, Doctorante Unil, SSP

40. Lemos Jorge, Animateur socioculturel, Cinéma CityClub, Secrétaire politique de solidaritéS

41. Leresche Frédérique, Anthropologue, comédienne, Cinéma CityClub, Droit de Rester

42. Loup Valentine, Coordinatrice pédagogique, Collectif R, solidaritéS

43. Lucas Isabelle, Historienne, solidaritéS

44. Mack Antonin, Etudiant en architecture, solidaritéS

45. Mack Emmanuelle, Documentaliste CHUV, Festival cinémas d’Afrique

46. Manzoni Joaquim, Manager du sport/Enseignant, Président PoP Lsne, Cercle Ouvrier, CODHA, AVIVO, PoP

47. Manzoni Laura, Neuropsychologue, AVIVO, CODHA, Fragile Suisse, Le Jardin Potager, PoP

48. Mathez Catherine, Documentaliste, Le Jardin Potager, Présidente Association Druey 2230

49. Matthey Guillaume, Etudiant en sociologie, solidaritéS

50. Mayoraz Paul, Etudiant, Déclaration de Berne

51. Misiego Céline, Gauchebdo, Feminista, secrétaire politique PoP

52. Monney Vanessa, Doctorante Unil, secrétaire d’ACIDUL, SSP, Feminista

53. Morel Nicolas, Informaticien/formateur d’apprenti, AVIVO, UNIA, Greenpeace, PoP

54. Nagel Julien, Etudiant, musicien, Collectif R, Où êtes-vous tous?, solidaritéS

55. Orioli Françoise, Educatrice de la petite enfance, SSP, PoP

56. Orioli Matthieu, Entrepreneur, musicien

57. Özlem Dursun, Employée de commerce, interprète communautaire, Appartenances, AVIVO, PoP

58. Pahud Marie-Lou, Assistante de production audiovisuel, Festival cinémas d’Afrique

59. Popovic Samuel, Assistant socio-éducatif, Bénévole au Romandie, solidaritéS

60. Raboud Agathe, Comédienne

61.Saudan Marie, Etudiante en Psychologie, veilleuse de nuit

62. Schaufelbuehl Janick, Professeure UNIL, solidaritéS

63. Schmid Béatrice, Enseignante, Attac, Multiwatch, solidaritéS

64. Scott Tchuente Séverine, Rédactrice Web, Collectif R, solidaritéS

65. Stéphanie Pache, Médecin, chercheuse Unil, SSP, Pages de Gauche

66. Tchérémissinoff Véra, Psychopédagogue, Présidente d’Opre Rrom, PoP

67. Toplitsch Laurent, Lic. Sciences Po, Fondateur Zinéma, exploitant cinémas Lausanne + Oron, POP

68. Trunde Vincent, Etudiant en Lettres, Collectif R, solidaritéS

69. Turtschi Nicolas, Adjoint scientifique, SSP, solidaritéS

70. Vogel Romina, Etudiante Science-politique, Mosaïque, ICES, Fréquence Banane, solidaritéS

71. Wehrspann Niels, Graphiste, DJ, Collectif contre la spéculation, Danse Noire, solidaritéS

72. Zürcher Sébastien, Etudiant en Sciences sociales, comité Projet D, GRC

 

 

29/11/2015

Société Pédagogique Genevoise : un syndicat aux manières douteuses

Nous sommes deux camarades à avoir été censuré-e-s samedi soir sur la page facebook de la SPG (Société Pédagogique Genevoise), suite à un débat qui se déroulait sur la question de l'école inclusive. Il s'agit de Priscilla Albrecht, enseignante et parent d'élève, et de moi-même, enseignant spécialisé.

Certes, dans ce fil de discussion, les avis divergeaient, mais personne n'a été injurié-e et aucun écart de comportement n'a pu être enregistré de part et d'autres. Chacun s'exprimait le plus normalement du monde, lorsque nous avons constaté que nous avions été tout simplement banni-e-s de la page facebook du syndicat, sans aucun avertissement ou explication. Impossible non seulement de continuer à échanger avec les personnes qui sont intervenues, mais qui plus est, nos messages ont été effacés - le fil de la discussion étant donc totalement tronqué. 

Plus que nos simples messages censurés, il s'agit d'un acte grave de musellement de la pensée de la part d'un syndicat qui devrait, au contraire, donner la parole à chacun-e, et surtout aux plus faibles, à savoir les élèves à besoins particuliers, qui, malgré le soutien légal qu'ils ont pu obtenir, ne bénéficient toujours pas d'une vraie prise en charge au sein de l'école ordinaire.  

Illustration_cophan_rampe+texte_300dpi-1024x247.jpg

C'est pourquoi nous souhaitons dénoncer vivement ces procédures excluantes qui ont cours au sein de ce syndicat, lesquelles ne laissent rien présager de bon concernant l'inclusion des élèves à besoins particuliers dans le canton de Genève. En effet, alors qu'un syndicat tel que la SPG devrait prendre fait et cause pour ces mêmes élèves, ce dernier préfère censurer les personnes qui osent défendre une position divergente sur cette question. De même, la SPG ne fait que reproduire le discours des partis de droite sur l'argument biaisé du manque de "moyens" à disposition, alors même que ce faux argument permet de cacher les vraies questions et de justifier l'absence de réelle politique d'inclusion des élèves à besoin particulier dans le canton.

Des vraies questions, que posait avec justesse Marie-Jeanne Accietto dans sa réponse en ligne au courrier de lecteur de M. Vité, président de la SPG, dans le Courrier du 11 novembre 2014 :

« Comment un Etat de droit peut-il tolérer que des enfants soient exclus, marginalisés et victimes d’un discours aussi minimaliste que celui des moyens ?

Croyons-nous vraiment que la Suisse et en particulier Genève soit moins riche que d’autres pays qui ont mis en place une politique inclusive ? 

Ce serait amusant de le faire croire….Si nous partons du droit, de ce qui est juste, les moyens suivront et on se rendra compte, comme ailleurs c’est déjà le cas, qu’en réalité l’école inclusive a un coût bien moindre que l’école de la politique ségrégationniste pratiquée aujourd’hui !

La question n’est pas celle de l’efficacité de l’école inclusive, de sa rentabilité ou de son coût, mais bien du droit de chaque enfant à fréquenter l’école de droit commun, sans discrimination. »

 

Nous demandons donc aux responsables du SPG, des excuses concernant leurs graves agissements de samedi soir sur leur page facebook, et souhaitons que ce syndicat, à défaut de défendre les élèves qui depuis trop longtemps maintenant sont laissé-e-s au ban de la société, ait au moins l'obligeance de respecter à l'avenir les règles de bases du débat démocratique, en cessant d'exclure les parents d'élèves ou autres enseignant-e-s qui s'opposent à certaines de leur prises de positions publiques.

 

Signataires : Julien Cart, Priscilla Albrecht, Mireille Smulders & Angélique Jaquier.

Illustration : COPHAN, Ensemble pour l'inclusion

 

01/04/2015

Un jeune UDC claque la porte de son parti

Damien Raboud (jeune UDC) : "J'en avais marre d'être dans un parti où les jeunes sont déjà de vieux réac!"

Il y a des moments forts dans une vie, comme ce fut le cas un bon matin pour ce jeune UDC de Monthey, qui s'est réveillé, un jour de printemps, avec "des idées à ne plus savoir qu'en faire" et "sans même parvenir à se l'expliquer". Rencontre insolite du troisième type.

- D. Raboud, comment pouvez-vous nous (vous) expliquer ce revirement pour le moins inhabituel dans un parti adepte de positions fermes et, bien souvent, désuètes ?

"C'est bien pour cela que j'ai enfin sauté le pas. Je crois que mon corps autant que mon esprit n'en pouvaient plus de rabâcher toujours les mêmes refrains, de susciter toujours les mêmes peurs. Je croyais que c'était la meilleure façon de défendre le peuple, mais je me suis trompé. Non, je n'ai pas tué le(s) père(s) en reniant Blocher et Oskar, mais je dois l'avouer par honnêteté : ces deux larrons ont fait plus de mal à la Suisse que tous les gauchistes qui ont existé jusqu'à aujourd'hui!"

- Cela dit, est-ce que vous reniez jusqu'à vos valeurs les plus ancestrales ? Êtes-vous prêt par exemple à chanter un autre hymne suisse que la population aurait plébiscité et d'accepter que les écolières et écoliers ne soient plus obligé-e-s d'apprendre par cœur l'ancien hymne ?

"Oh vous savez, parfois je me demandais si je n'étais pas né trop vieux dans un monde trop neuf, en perpétuelle évolution. A l'UDC, même les sections des jeunes jouent à qui aura avant les autres des idées dépassées. Bref, j'en avais marre d'être dansindex.jpg un parti où les jeunes sont déjà de vieux réac!"

- Vous qui défendiez les inégalités et vous faisiez le pourfendeur des socialistes égalitaristes, est-ce que désormais vous ferez copain-copain avec Cesla Amarelle et défendrez les terroristes pour qu'on ne les renvoie pas dans des pays où ils risquent d'être lynchés ?

"Votre question est double. En ce qui concerne les questions d'égalité, je me laisse encore le temps pour évoluer. C'est vrai que nous sommes toutes et tous différent-e-s (D. Raboud tenait à ce qu'on "épicénise" ses propos, ndlr.), mais il faut une certaine idée de l'égalité pour chacun-e sinon c'est une société à deux vitesse qui risque de s'installer. Pour ce qui est du terroriste, je crois pouvoir dire que nous avons des lois dans ce pays qui protègent tout le monde, y compris les pires personnages, et nous pouvons en être fier-ère.  A cet égard, l'initiative de l'UDC qui vise à nous passer du droit international est donc dès plus dangereuse."


- Comment voyez-vous désormais votre futur politique ?

"Oh jusqu'ici je pensais surtout à plaire à un certain électorat blasé, qui en voulait à la terre entière. Maintenant c'est à moi de commencer à réfléchir, à en finir avec les solutions de facilité. Ma première résolution est d'ailleurs de poster moins d'articles de la plateforme conservatrice "Les Observateurs"".

22/11/2014

Moins! de séparation des luttes, plus d’intersectionnalité !

Cet article revient sur mes dernières participations aux mouvements de luttes antiproductivistes et anticapitalistes, toujours plus victimes d'une dangereuse poussée réactionnaire. Je me devais de prendre le temps de faire le point sur ces engagements afin de me situer et de déterminer dans quelle direction je compte désormais aller. Merci de votre attention et surtout n'hésitez pas à donner vos avis sur la question! 

 

 

 

Dans les combats politiques et associatifs que j’ai mené, les questions liées à l’intersectionnalité [1] des luttes ont souvent resurgi. Pour certain-e-s militant-e-s, il y avait par exemple d’un côté la question environnementale, de l’autre la question sociale ; d’un côté l’engagement féministe, de l’autre l’engagement anti-productiviste, etc. Chez les Vert-e-s, déjà, je me suis rendu compte que les environnementalistes ne cultivaient pas de fibre sociale, et que la préservation de la planète ne passait pas vraiment par la redistribution des richesses et l’égalité entre toutes et tous. Je savais qu’au sein des milieux écologistes plus radicaux, comme les anti-productivistes décroissant-e-s, il existait aussi différentes tendances, notamment entre tenant-e-s de l’écologie profonde et de l’écologie sociale. Le ROC (Réseau Objection de Croissance), que j’ai co-fondé avec quelques ami-e-s en 2008 à Genève et qui maintenant essaime un peu partout en Suisse romande, en est la preuve même. Une fracture importante dans le réseau existe sur les questions de démographie et de surpopulation. Un certain malthusianisme guette – on tient à nous expliquer l’apport de Malthus pour l’écologie, et, alors qu’une initiative comme Ecopop aboutit, le terrain est très glissant [2]. La presse elle, profite de ce flou et mélange allègrement « décroissance de la population » avec « décroissance économique »… Mais quelque part Ecopop aura eu le mérite de poser dans le débat la nécessaire alliance entre écologie et social. Et à pousser certain-e-s à montrer leur vrai visage. En effet, des personnalités comme Philippe Roch ont clairement accepté de faire fi des conséquences xénophobes engendrées par ce type d’initiative visant à préserver la planète à travers la dénatalité – des autres, les plus pauvres, évidemment. La décroissance, ou la critique anti-productiviste, peut facilement tendre vers les pires scénarios fascisants. Cela, on le savait déjà – nombres d’alertes ont été lancées [3] par les milieux de gauche anti-productiviste vis-à-vis des récupérations par l’extrême-droite des thèses défendues par la décroissance.

Mais plus surprenant, lorsqu’il s’agit d’affronter ces divergences au sein même de l’écologie politique en Suisse [4].

L'égalité sociale au détriment de la nature ? 

Dans les milieux anti-productivistes et anticonsuméristes, il est généralement acquis que la décroissance est une critique générale de nos sociétés productivistes occidentales – lesquelles doivent décroître en priorité, avant même de considérer la situation des pays les moins « développés » de la planète, qui ont une empreinte écologique bien moindre. Il est généralement aussi acquis que, au sein de nos sociétés d’opulence, les premiers à devoir décroître sont avant tout les responsables de la perpétuation de notre mode de vie dispendieux. Et pourtant, pour une frange certaine de l’écologie radicale, même les plus pauvres des pays riches demeurent trop riches, et doivent donc aussi décroître. Sous prétexte qu’il faut « différencier pauvreté et misère » (sic !) et que même ces minorités, en Suisse, ont une empreinte écologique trop grande. On n’abordera donc même pas le cas des couches moyennes, puisque qu’il nous serait répondu que « le Suisse moyen fait partie des 10% les plus riches au niveau mondial ».

Quels sont les risques de telles théories ? Entre autres, de marquer une opposition de facto à toute forme d’accès à un niveau de vie suffisant pour les plus défavorisé-e-s : refus d’un revenu de base pour toutes[5] et tous afin de vivre dignement (fixé vraisemblablement à 2'500,- francs suisses, ce qui est selon ces personnes beaucoup trop, alors que c’est à peine au-dessus du seuil de pauvreté) ; refus d’un salaire minimum décent pour toutes et tous (4'000,- francs suisses c’est bien trop), et donc opposition à l’accès pour les femmes (majoritaires à subir le travail à temps partiel) à une couverture sociale digne de ce nom, etc. Et quelles propositions émanent souvent de ces théories ? On entend par exemple parler de l’instauration du rationnement des biens et des ressources - où comme en temps de guerre les plus pauvres doivent se serrer encore davantage la ceinture [6].

Tout cela ne vous rappelle-t-il rien ? Malthus, encore lui (eh oui !), lequel dénonçait déjà en son temps la redistribution en faveur des pauvres sous prétexte qu’elle accentuait le problème au lieu de le résoudre, puisque les pauvres, en se multipliant, feraient peser une menace croissante sur les ressources dont disposent les autres. En adhérant aux milieux de l’écologie radicale, je pensais plutôt lutter contre « les riches qui détruisent la planète » (Hervé Kempf [7]), m’engager sur les pas de l’écosocialisme et de l’intersectionnalité des luttes… or j’étais bien loin du compte et dois affronter une grave confusion faite par beaucoup entre « sobriété heureuse » défendue par les décroissant-e-s, et « pauvreté subie » provoquée par les tenant-e-s de l’austérité.

Si bien que j’arrive à devoir constater que pour certain-e-s tenant-e-s de l’écologie radicale, une certaine idée de l’égalité sociale et de la dignité se ferait forcément au détriment de l’environnement. Bien sûr que la dignité d’une existence n’est pas réductible à l’accès à un emploi décent (même si aujourd’hui dans nos sociétés l’emploi y contribue malheureusement toujours grandement) ; bien sûr qu’il faut tendre à l’abolition du salariat, à la démarchandisation du monde, mais faut-il le faire en dénigrant les luttes syndicales pour un salaire décent pour toutes et tous ? Faut-il le faire en expliquant que 2'500,- c’est trop d’argent, que l’argent c’est mal, et qu’on détruit la planète en donnant à toutes et tous un minimum qui est à peine au-dessus du seuil de pauvreté ? Faut-il le faire, enfin, en expliquant que les pauvres doivent décroître – alors que les riches sont toujours plus riches, et sont toujours davantage les principaux responsables de la dégradation de la planète ? Comme l’avait bien compris déjà l’économiste Thorstein Veblen (1857-1929) et comme l’analyse bien aussi dans une interview récente du Courrier, Hervé Kempf [8] : « La consommation des nantis sert de référentiel pour celle de la société toute entière. La réduction de l’empreinte carbone passe par une politique plus égalitaire. ».

Mais malheureusement, plutôt que de construire ensemble avec toutes les forces de gauche écosocialiste l’accès pour toutes et tous aux biens communs à travers la création d’une sphère de la gratuité (Paul Ariès [9]) et la défense d’un service public de qualité, luttant ainsi contre les privatisations et les politiques d’austérité, on préfère pointer du doigt les idées visant à réduire les inégalités, lesquelles sont pourtant responsables de la dégradation de la planète, et on provoque la désunion des courants de gauche.

Pour une écologie politique féministe ! 

Car en effet, malheureusement, le pire est encore à venir avec ce mode de pensée qui vise à faire porter le chapeau autant aux riches qu’aux pauvres, puisqu’il aboutit à s’opposer à toute notion d’égalité entre hommes et femmes (et pas qu’en matière salariale) - cela car il faut en finir avec le travail salarié, et parce que « l'égalité pour tous n'est pas possible, même par un développement de rattrapage » [10]. Plutôt que de viser une égalité présentée comme chimérique et productiviste, il s’agit de revenir à une « perspective de subsistance » [11], et (re)-créer un système économique et social qui remet au centre les activités de subsistance. Pourquoi pas ! Mais ces activités continuent d’être majoritairement faites par les femmes, et de manière non choisie (cf. le travail millénaire gratuit des femmes). C’est pourquoi doit se poser, en vis-à-vis, la question de l'accès des femmes à la sphère publique (sans parler de quotas dans les conseils d'administration, mais d’accès à la parole publique, à l’écriture d’articles dans les revues anti-productivistes, aux actions publiques des décroissant-e-s, etc.). Que nenni : ce n’est semble-t-il pas un sujet pertinent, puisque l’égalité n’est qu’une idéologie de rattrapage qui voudrait par exemple que les femmes fassent l’armée comme les hommes (même si pour ma part je ne connais aucune féministe défendant cela…), et puisque les femmes n’ont rien à gagner en obtenant les mêmes droits que les hommes.

Quant aux avancées féministes qui ont permis par exemple l’égalité en droits entre hommes et femmes, dans le couple par exemple (en matière de lutte contre le viol conjugal, etc.) et la critique de la séparation entre sphère privée et publique « The personal is political ! » [12] ? On me répond que « cela n’est pas pertinent pour faire avancer la lutte pour la décroissance »… !!

Les crèches, elles aussi, sont dénigrées sans nuances puisqu’elles ne sont là que pour permettre aux femmes d’être des « hommes productifs comme les autres », et non pas pour permettre aux enfants de se socialiser ou encore aux parents (les mères avant tout, qui s’occupent toujours majoritairement des enfants), de souffler. Le modèle des crèches autogérées n’est pas non plus sollicité : décidément dans cette économie de subsistance chère à cette écologie radicale-ci, il faut tout faire soi-même au risque sinon de passer pour un dangereux productiviste ! Et la baisse généralisée du temps de travail ? Oui mais pas à salaire égal, évidemment… « Travailler moins pour gagner moins et…galérer plus ! » est le nouveau modèle préconisé.

Et quid de la participation des hommes à cette sphère de subsistance qui doit remplacer petit à petit la sphère marchande ? Là non plus ce n’est pas important d’en parler. Que les implications écologistes nécessitées par les besoins de relocalisation, de réappropriation des outils, d’auto-subsistance, etc. amènent une surcharge énorme en matière temps et de travail (non rémunéré), et retombent à nouveau sur le dos des femmes (comme le montrent de nombreuses études [13]), n’est pas une question importante à traiter… La lutte pour l’égale implication des hommes et des femmes dans les tâches écologistes relève sans doute d’un combat de « rattrapage » productiviste... Si cette inégalité existe encore, selon ces personnes, c’est certes parce qu’il y a une division sexuelle du travail dans la sphère marchande, instaurée par le capitalisme pour son propre profit, mais dès lors que l’on vivra dans un monde décroissant et idyllique, la domination des hommes sur les femmes dans la nouvelle économie de subsistance disparaitra, comme par magie… Un peu facile quand on sait que le patriarcat précède largement l’ère industrielle (pour ce genre de « détails historiques », il faudra repasser…).

Et pourtant, au sein de la décroissance, on ne peut faire l’économie de la réflexion sur les inégalités de sexe. Mais qui dans ces milieux parle par exemple de l’importance de la création d’un congé parental partagé entre hommes et femmes comme en Suède pour que les pères s’impliquent dès la naissance de leurs enfants dans les tâches éducatives ?

J’ai rencontré, c’est vrai, dans ce milieu écolo-radical, des hommes qui avaient pu faire le choix de baisser leur temps de travail et de s’occuper de leurs enfants, tout en militant dans un journal par exemple. Le fait de mettre en avant ces parcours d’hommes atypiques est intéressant mais l’objectif d’un mouvement comme l’écologie politique n’est-il pas de permettre et de donner envie à toutes et tous de faire de tels choix de vie ? Il est certes plus aisé de se donner en exemple plutôt que de prendre le parti de celles et ceux qui ne pourraient que très difficilement, faute de conditions matérielles suffisantes ou d’un parcours professionnel facilitant, faire de tels choix sans devoir passer directement à la case chômage ou aide sociale. Sans parler du fait qu’il ne suffit pas de quitter le monde du travail pour laisser de côté sa position d’homme dominant et les privilèges qui l’accompagnent- à cet égard on aurait bien aimé lire un article reprenant les thèses de Léo Thiers Vidal, où il analyse sans concession les formes, ouvertes ou plus subtiles, que prend le masculinisme en milieu militant, notamment anarchiste [14].

Pour certain-e-s donc, imaginer que des féministes puissent être à la fois anticapitalistes, anti-productivistes, égalitaristes, syndicalistes, anti-colonialistes, défenseuses des droits des animaux (véganisme) etc. n’est absolument pas envisageable… Moi qui pensais pourtant que c’était une évidence, on préfère consacrer du papier à dénoncer le leurre des féministes qui font le jeu de la société capitaliste et croissantiste.

Il faudra donc repasser pour voir mise sous presse l’articulation des luttes féministes et écologistes… On ne lira donc pas Mona Zegai [15] dans le prochain numéro du journal Moins!, et son travail qui analyse à travers le prisme des questions de genre, la socialisation à la consommation dès le plus jeune âge (avec par exemple la vente de produits réels transformés en jouets, comme des pots de Nutella, de la lessive) ; on ne lira pas non plus l’apport d’Elsa Beaulieu et de Maude Prud’homme au Québec et leur vibrant appel « Pour un écoféminisme politique! » [16] expliquant « qu’il n'y aura pas d'économie véritablement respectueuse de l’écologie sans une véritable égalité entre les hommes et les femmes, pas plus qu’il ne peut y avoir d’égalité entre les sexes dans le système économique actuel. Les alliances entre féministes et écologistes, et plus précisément les luttes écoféministes, sont donc une nécessité historique incontournable. »

Pourtant le prochain numéro aura pour thématique « l’écoféminisme ». Or il existe plusieurs théories écoféministes, certaines essentialistes, d’autres qui dénoncent le recours à la nature pour justifier les inégalités de sexe [17]. Mais les théories écoféministes défendues par certain-e-s, sont largement naturalistes (la Femme comparée à la Nature), avec toutes les dangereuses conséquences que cela engendre (le différentialisme – avec son idéologie de la complémentarité entre les sexes, qui justifie et perpétue les inégalités), tout cela au nom de l’anti-industrialisme et de la lutte contre la technologie : culte de la maternité, hétérosexisme, homophobie (on s’oppose à l’accès à la procréation médicalement assistée (PMA) pour les homosexuel-le-s, à l’homoparentalité, etc.), et accointances avec PMO (Pièce et Main d’Oeuvre, groupe grenoblois anonyme qui ne cache pas sa proximité avec l’idéologie de la « Manif pour tous »). Selon certain-e-s, les homosexuel-le-s ne peuvent pas prétendre « avoir des enfants », car ce serait « aller contre la Nature », « rompre avec le système de filiation »… eh oui, jusqu’à dernier avis la nature n’a jamais permis à un enfant de naître de deux personnes de même sexe... La technologie, avec la PMA par exemple, voudrait se substituer à la Nature, c’est pourquoi il faut la rejeter, comme le mariage pour toutes et tous. Et rejoindre la « Manif pour tous » ?

Les dangers de l'abandon de l'intersectionnalité des luttes 

Bref, à bien regarder, certain-e-s militant-e-s réussissent le difficile pari d’être l’exemple même du danger que représente une idéologie lorsqu’elle est prise en soi et est totalement déconnectée des mouvements sociaux et des luttes indispensables à mener conjointement. Le risque est de voir les nombreux groupes qui luttent tous pour une sortie du capitalisme et de sa logique mortifère qu’est la croissance infinie militer chacun de leur côté. En restant entre nous, on finit par faire notre propre éloge tout en réduisant les autres mouvements à de vulgaires stéréotypes (les féministes sont productivistes car elles sont pour « le rattrapage », les homosexuel-le-s sont contre-nature car elles-ils prétendent avoir des enfants et donc rompre avec le système de filiation, la gauche et les syndicats font le jeu du monétarisme quand ils défendent l’égalité d’accès au salariat, etc.). Autre problème : cette posture élitiste et solitaire empêche de saisir le vécu de certains groupes sociaux oppressés, alors qu’un mouvement comme l’écologie politique devrait, s’il tend à être réellement alternatif, être celui de toutes celles et ceux qui essaient de sortir des schémas dominants et de décoloniser leur imaginaire : pas seulement de la croissance, mais aussi de l’oppression patriarcale et des inégalités de toutes sortes.

Pour ce faire, on ne peut pas se contenter de mettre en avant toujours les mêmes « têtes pensantes » si chères à la décroissance, qu’on retrouve de toute manière déjà partout dans ces milieux (les Latouche, Rabhi, Illich, Ellul, Castoriadis, etc. ; et en Suisse les Dominique Bourg, Pierre Lehman, et autres Philippe Roch). Déjà parce que ce sont toujours les mêmes mâles occidentaux, qu’ils monopolisent la parole au détriment d’autres femmes engagées partout dans le monde en faveur de la décroissance, et que pour beaucoup leurs théories comportent des zones d’ombres qu’il serait pertinent de mettre à jour et de dénoncer fermement (on pense au malthusianisme, à l’islamophobie ou encore au sexisme), mais aussi parce qu’ils sont des « théoriciens » et que nous avons besoin de modèles de luttes incarnés, dont la préoccupation n’est pas tant de laisser des traces scientifiques que de construire humblement une société sans croissance.

Mais cela dit, on ne peut pas seulement s’arrêter à ce constat, aussi peu reluisant est-il. On est obligé, au regard des dangereux glissements d’une large partie des militant-e-s se revendiquant de l’écologie radicale, de se demander si l’idéologie qui en ressort n’est pas tout simplement régressive en matière de droits humains et donc de progrès social – et si ce courant ne risque pas insidieusement de se tourner toujours un peu plus vers les théories réactionnaires qui rejettent en bloc toute avancée sociale au nom de sa lutte contre le « progrès ». Ce serait le prix d’une coupure frontale avec l’intersectionnalité des luttes, seule à même de permettre l’émancipation de toutes et tous, et de donner une réponse convaincante contre l’idéologie capitaliste et de la croissance infinie, en n’abandonnant aucune minorité sur le chemin. Mais est-ce là encore l’objectif de ces militant-e-s que de se faire le porte voix des plus démuni-e-s ? Ou préfèrent-t-ils penser comme PMO que la « politique des minorités » « enferme dans une identité victimaire » et « a concentré l’attention sur les conflits qu’elle déchaînait au détriment de ceux qu’elle enfouissait » [18] ?

Pour ma part, je veux croire que la posture de ces militant-e-s de bonne foi est encore évolutive et leur laisserai donc, malgré de profondes divergences, le bénéficie du doute, car un journal d’écologie politique en Suisse est une denrée rare. Leur la responsabilité n’en est donc que plus grande !

Quant à moi, désormais mon temps et mon engagement se tourneront vers des groupes et mouvements qui affichent clairement leur implication en faveur de cette intersectionnalité et qui ont compris son importance pour une véritable rupture avec le capitalisme et le productivisme. Car je pense que c’est la seule manière de donner des réponses convaincantes dans le contexte actuel où l’on observe une convergence toujours plus grande entre les courants anti-industriels, écologistes, anti-capitalistes et la poussée réactionnaire.

 



[1] L’intersectionnalité (de l'anglais intersectionality) est une notion employée en sociologie et en réflexion politique, qui désigne la situation de personnes subissant simultanément plusieurs formes de domination ou de discrimination dans une société. Le terme a été forgé par l'universitaire féministe américaine Kimberlé Crenshaw dans un article publié en 1991.

[2] Voir le débat orienté organisé à Genève sur la question, où deux intervenant-e-s malthusien-ne-s ont été invité-e-s à débattre, contre aucun-e pour défendre une écologie sociale (la proposition de faire intervenir Vincent Gerber a été refusée) : http://decroissance.ch/events/debat-roc-ge-vs-ecopop-et-r...

[4] Par exemple au sein du journal Moins!, journal d’écologie politique, où j’ai collaboré pour le numéro 14 (novembre 2014), mais sans donner suite à mon engagement : http://www.achetezmoins.ch

[6] Voir le débat dans les années 2000 autour de la « carte carbone » en Angleterre : pour instaurer ce rationnement, on distribue sur le marché une quantité maximale (totale) d’énergie, où chaque individu a une part réservée mais peut en céder à d’autres qui l’achètent alors. Les plus pauvres, dont la consommation d’énergie est moins importante, peuvent vendre des parts aux plus riches. Encore un moyen de réduire la consommation des pauvres et d’augmenter celle des riches, tout en se donnant bonne conscience environnementalement parlant ?

[9] Voir « La Révolution par la gratuité » de Paul Ariès : http://www.npa2009.org/content/la-révolution-par-la-gratu...

[10] Pour soutenir cette théorie, ces personnes s’inspirent notamment de ce document et d’une « traduction rapide » des paroles de Mies and Shiva (1993) : https://www.dropbox.com/s/ct9nrle4tlbcchb/Extraits de Mies et Bennholdt-Thomsen - La perspective de subsistance.doc?dl=0  https://www.dropbox.com/s/ct9nrle4tlbcchb/Extraits de Mies et Bennholdt-Thomsen - La perspective de subsistance.doc?dl=0

[11] La production de subsistance ou production de la vie inclut tout travail qui est dépensé pour la création, la recréation et la maintenance de la vie immédiate et qui n’a pas d’autre objectif (travail ménager ; travail des petits paysan-ne-s ; autoproduction ;...) Pour la production de subsistance l’aspiration est la vie, pour la production de marchandises c’est l’argent qui produit toujours plus d’argent, ou l’accumulation du capital.

[12] Le slogan vient des Etats-Unis (1960) et s’inscrit dans la deuxième vague du féminisme. Dans les années 1960-70, le féminisme connaît un renouveau dont l’une des caractéristiques principales est de pointer la dimension politique de questions jusqu’alors considérées comme privées – d’où le slogan.

[13] Voir l’étude « L’engagement écologique au quotidien a-t-il un genre ? » http://www.erudit.org/revue/rf/2009/v22/n1/037795ar.html

[14] Par exemple cet article « Féministes et hommes engagés, sortir de l’androcentrisme et développer l’empathie » : http://www.agoravox.fr/tribune-libre/politiques-citoyens/...

[15] Voir son mémoire intitulé « Les jouets pour enfants au regard du genre » : http://monille.free.fr/Mona%20Zegai%20-%20Les%20jouets%20...

[17] « En défendant la radicalité possible d’un lien entre féminisme et écologie, je n’avance pas que les femmes ont une manière d’être essentiellement plus proche de la “ nature ”, mais plutôt qu’il est impossible de comprendre les conséquences écologiquement destructrices de la tendance dominante du développement humain sans saisir leur nature « genrée ». » Mary Mellor, 1997 Feminism and Ecology. New York, New York University Press.

[18] Lire ce texte assez représentatif de l’idéologie dangereuse promue par PMO, qui s’attaque directement à « l’intersectionnalisme » : http://www.piecesetmaindoeuvre.com/IMG/pdf/Elephant.pdf